Futurs Ruraux ?
L'existence même du futur semble être réservé aux villes. Les futurs ruraux expérimentent pourtant des façons singulières de cadrer le possible, et d’y engager l’avenir, au travers de pratiques concrètes, en agriculture, dans l’enseignement, en médecine, et dans l’organisation et le développement d’un territoire. Ils qualifient aussi des modernités alternatives, qui ont poursuivi leur développement au cours des derniers siècles, à bas bruit, en marge de la modernité urbaine triomphante. L'Institut des futurs ruraux s'interesse à ces réalités, et, plus généralement, aux manières de former des futurs en ruralités. Il entend développer des recherches, ouvrir des champs de pratiques, requalifier les arts, depuis cette perspective des futurs ruraux.
Recherches Rurales
Dans les ruralités s'inventent les futurs d'un monde contraint par sa propre finitude, réalités utures qui émergent dans des espaces peu denses. Ces réalités multiformes et hétérogènes seront des espaces moraux, naturels, anthentiques, idylliques, espaces de réalisation de la “bonne“ communauté. Elles seront aussi des réservoirs de cultures réactionnaires, conservatrices et traditionalistes résistant aux lumières urbaines1. Elles seront des horizons émancipatoires, d'une liberté acceptant ses contraintes de subsistance, participant du mouvement séculaire et international de retour à la terre. Espaces désormais industrialisés, contrôlés par l'agriculture de firme et l'agri-business, produisant les aliments pour nourrir les villes du globe, ces ruralités futures seront également des espaces modelés par les nuisances et les contraintes de productivité des marchés mondialisés. Elles seront enfin des zones d'émergence de sociétés distribuées subvertissant le productivisme et la concentration urbaine en créant des « refuges », des réseaux de sociabilité, et des réseaux économiques locaux ou encore, des micro-systèmes résilients. L'hétérogénéité de ces futurs ruraux abrite des perspectives plurielles, futurs largement inconnus, souvent divergents, mal balisés, encore délaissés, périphériques, post-urbains parfois. Dans leur diversité, leurs ambiguïtés, ils requalifient les modernités au XXIe siècle par des expérimentations, des anticipations, des visions dystopiques ou utopiques, des extrapolations. Ils fournissent les matériaux pour imaginer ou scénariser des nouveaux arts et cultures rurales, des politiques publiques futuristes, des nouveaux modes d'habiter. Comment, pour quoi et sur quoi enquêter en milieu rural ? Les villes sont fondées sur la délocalisation de leurs fonctions nourricières. Elles dépendent d’excédents agricoles produits dans les territoires ruraux. Leur développement depuis deux siècles s'est traduit par un long processus de dé-ruralisation et de dé-paysannisation1. En France, la population active française travaillant dans l'agriculture, est passée de 40 % dans les années 1950 à moins de 2,7 % de l'emploi total en 2022. Cette dé-paysannisation, générale, se traduit au niveau mondial, par une croissance de la part de la population mondiale habitant dans les zones urbaines, qui devrait être de 70% à l'horizon 2050 (ONU, 2017). Vidée de sa population agricole et gagnée par l'agro-industrie, les ruralités sont-elles des déserts sans avenir ? Y-a-t-il seulement des futurs ruraux ? Les ruralités présentes et futures ne sont pas seulement les périphéries dépeuplées des aires urbaines, réservoirs de ressources d'un avenir humain promis à l'urbanisation1. Mais comment enquêter en ruralités ? La controverse autour des blessures infligées par l'enquête sociologique publiée dans la Métamorphose de Plozevet d'Edgar Morin (1968) a montré l'importance de clarifier la façon dont des chercheurs dévoilent les réalités rurales2. C'est un thème classique de l'enquête sociologique ou ethnographique qui s'attache à rendre compte de la réalité enquêtée en évitant d'y projeter, parfois brutalement, les catégories et préjugés importés par des chercheurs urbains de passage. Pour des chercheur.ses de passage, l’observation participante ou la recherche participative invitent à ce qu'ils vivent ou partagent la démarche de recherche, dans le territoire ou la communauté qu'ils étudient. Mais les chercheur.ses peuvent aussi être des praticien.nes ou habitant.es du territoire lui-même, qui réalisent les enquêtes dont ils ont besoin. Cette double approche a été explorée dans le Bourbonnais, depuis 10 ans, avec le laboratoire d'écologie pirate (2018-2021), attentif à instaurer une égalité entre enquêteur.es et enquêté.es, à mettre en symétrie les savoirs profanes et savoirs savants3, les rationalités, les ontologies. Ainsi, ont été explorées des méthodes et des épistémologies futures pour la recherche, le design et les arts. Comment, enfin, enquêter sur les ruralités futures ? Comment utiliser le futur pour préparer ce qui arrive ? Il ne s'agit pas seulement de s'interesser aux faits, par l'enquête, mais aussi aux fictions et aux perspectives que les livres d'histoire ne se soucient pas de raconter. Sortir les ruralités de l'histoire dans laquelle elles ont été reléguées, c'est aussi revisiter leurs futurs possibles, économiques, techniques, scientifiques, sociaux. Des ateliers d'imagination et de scénarisation ont été réalisé depuis plus de 15 ans pour faire émerger ce que pourrait être des cultures rurales profondes, plongeant dans des cosmologies et des ontologies différentes de celles qui prévalent aujourd'hui.
1 - Gerschenkron, 1943; Moore, 1973; Weber 1978; Jenkins 1986.
2 - Immanuel Wallertsein dans Dirlik, Woodside et Praznia, 2012.
3 - Bernard Kayser, La renaissance rurale, 1990.
4 - Différentes revues enquêtent sur les histoires passées, présentes et futures des ruralités. En langue française : Economie rurale, Histoire & Sociétés Rurales, Études rurales, Pour. En langue anglaise : rural studies,…
5 - Fourt, 2023 ; Fourt/Bonaccini, 2018 ???; Zoojeu, 2023???
Nouveaux arts ruraux
Faire des arts le creuset de futurs ruraux demande de sortir d'une histoire qui a inscrit les arts dans les formes de vie et les économies urbaines. Aujourd'hui, les espaces ruraux, quand ils ne sont pas relégués, sont invisibilisés. La prise au sérieux des arts ruraux demande de requalifier les arts qui sont appelés à reconstruire et réimaginer des espaces habitables et robustes dans l'anthropocène. La faculté de faire d'un paysage une manufacture vivante, ouvrière, où les différentes espèces et déterminants biophysiques contribuent à instaurer une société habitable et robuste, est manifeste dans les cultures paysannes. Et l'enquête est loin d'être achevée sur la capacité de ces cultures d'instaurer un monde, dans ses différentes dimensions éthique, sociale, sanitaire, éducative, imaginaire, technique. Les arts ruraux émergents inventent cependant aussi des imaginaires nouveaux, réinventant les pratiques paysannes et artisanales, et les manières de faire société, entre humains, ou avec les autres êtres dont ils dépendent. L'un des enjeux fondamentaux reste ici l'autonomie, qui, répondant aux limites imposées par la subsistance et la finitude, tire partie sobrement des ressources locales (argile, laine, sonorités, espaces,…).

